Bourrasque

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Idée reçue : l’État dépense trop et n’investit pas assez

Une idée très courante lorsqu’il est question de déficit public, c’est que celui-ci n’est acceptable que s’il sert à financer des investissements et non pas à payer les dépenses courantes de l’État, par exemple en payant des fonctionnaires trop nombreux. Ce raisonnement, comme tous ceux concernant le budget ou la dette de l’État, repose sur une analogie individuelle : «Si en tant qu’individu, j’emprunte de l’argent pour m’acheter une voiture (dont j’ai besoin pour travailler) ou une maison c’est un investissement donc tout va bien, par contre si j’emprunte chaque mois pour payer mes dépenses quotidiennes c’est que je vis au-dessus de mes moyens». En suivant cette analogie, l’État qui emprunte pour payer ses dépenses courantes vit donc au-dessus de ses moyens et le gouvernement se comporte donc en mauvais gestionnaire. Il devient alors important de mener une politique budgétaire rigoureuse pour remettre de l’ordre dans les comptes publics.

Ce raisonnement plein de bon sens oublie néanmoins un détail qui a son importance : un État n’est pas un particulier, et les «dépenses courantes» d’un État ne sont pas comparables aux dépenses de consommation d’un ménage, en fait elles sont bien plus comparables à des investissements.

Prenons le cas de l’État français et regardons en détail ce que représentent les dépenses courantes: dans le budget 2017, sur les 276 milliards d’Euros de dépenses de l’État (hors dette et crédits d’impôts)1, 137 milliards (50%) sont consacrés au 3 secteurs principaux : l’éducation nationale, la Défense et l’enseignement supérieur et la recherche. Traiter ces 3 secteurs comme de la «dépense courante» n’a absolument aucun sens : les dépenses consacrées à l’éducation et l’enseignement supérieur sont par définition des investissements puisqu’il s’agit de préparer le futur du pays, en formant les citoyens qui seront aussi les salariés, les cadres et les chefs d’entreprise de demain. Quant à la Défense, il s’agit moins d’une dépense que d’une assurance vie, qui paie ses fruits au moment où un conflit international éclate. De même, quand on connaît l’impact de la criminalité sur les performances économiques d’un pays, il n’est pas absurde de considérer que les dépenses de sécurité intérieure (19.5 milliards) et de Justice (8.5 milliards) sont une forme d’investissement pour la santé de l’économie française. En réalité, la majorité des dépenses de l’État sont des dépenses d’investissement au sens où elles apportent une valeur ajoutée à long terme aux acteurs économiques de la société. Il existe bien-sûr des exceptions, comme le Trésor Public dont le rôle est la collecte des impôts, il s’agit donc alors véritablement d’une dépense de fonctionnement, tout comme les frais administratifs des différents ministères ou administrations, ou encore les différents frais de représentation de l’Élysée, des ministères, et des collectivités territoriales : frais de bouche, de déplacement, de cérémonies, etc. On notera que la plupart des plans dit de «rigueur» ne s’attaquent explicitement pas à ces exceptions2 et concentrent leurs efforts sur la charge salariale de l’État, c’est-à-dire les fonctionnaires, dont plus de 85%3 travaillent dans les cinq domaines productifs de l’État cité précédemment (Éducation, Enseignement supérieur, Défense, Sécurité intérieure et Justice).

Les administrations ne sont pas sans défauts mais si leurs performances ne sont pas toujours au niveau de ce qu’on est en droit de souhaiter pour un pays comme le nôtre c’est notamment parce qu’elles manquent cruellement de moyens, victimes depuis des années des «économies budgétaires» successives. Loin d’être des gages de bonnes gestion, ces baisses de coûts sont au contraire des réductions d’investissements, et elles pèsent lourdement sur l’avenir de notre pays.